Nouvelle écrite pour un concours sur le thème du “paradis perdu”.
Elle n'a pas été retenue. Tant pis. Tout le monde a droit à son petit coin de paradis.
Le matin, je me réveille dans la mezzanine. J’enlève le petit panneau de contreplaqué qui ferme la fenêtre. Puis je l’ouvre. Elle est minuscule, cette fenêtre. Je reste là en pyjama. Je regarde la lumière glisser sur le vert des collines. J’attends. Au loin, le coucou chante. Alors, c’est bon. Oui, je suis à Cavalaire. Le signal est donné. La journée peut commencer.
Mon petit-déjeuner avalé, j’enfile mon maillot. Avec une seule chose en tête : la piscine ! Pas besoin de me doucher. Je vais passer ma journée dans l’eau chlorée. Je dévale les marches de la mezzanine et traverse le patio. La chaleur monte. Le soleil tape déjà. De longues colonnes de fourmis s’affairent entre les carreaux de terre cuite, attirées par les restes des chats de ma grand-mère. Le spectacle me fascine. Une carcasse de poulet, des côtelettes de la veille : elles s’y mettent à des dizaines pour n’y laisser que des os d’un blanc éclatant. Je m’extasie quelques instants, puis je les abandonne à leur festin et cours vers la piscine.
À cette heure-là, la piscine se trouve encore en partie à l’ombre. Quelques aiguilles de pin flottent à la surface. L'eau gargouille dans un coin. Tout est prêt. Les serviettes sont étalées, les chaises longues installées, le parasol ouvert. Dans le frigo de la salle à manger d’été, l’eau fraîche attend pour le sirop de l’après-midi. Menthe ou grenadine. Pour moi, grenadine. La menthe, c’est vraiment dégueulasse. Je salive déjà à l’idée du goûter : des Pailles d’Or framboise, des Barquettes abricot ou des Princes au chocolat ? Mes grands-parents assurent toujours pour le goûter.
La piscine est ovale, pas très profonde, juste assez pour faire les meilleures bombes. La végétation la dissimule presque totalement. Griffes de sorcière sur les murets, lantanas autour du bassin, quelques mimosas plus loin. De grands eucalyptus nous préservent du regard des voisins. Gardiens de notre tranquillité. Au bord de la piscine, le reste du monde disparaît.
Ma grand-mère est déjà là. Mané. C’est comme ça qu’on l’appelle. Elle trône sur sa chaise longue, en plein soleil, jamais sous le parasol. Pour bien en profiter, aime-t-elle à répéter. Pas question de vivre dans le Sud pour rester à l’ombre. À portée de main : ses mots fléchés, son stylo et sa bouteille d’huile solaire au monoï. Son brushing, fixé à la laque Elnett, est impeccable. Comme toujours. Elle pourrait passer des heures, allongée là sans bouger. Parfois, elle consent à faire quelques brasses, là où elle a pied. Et surtout, jamais la tête sous l’eau. Pour ne pas foutre en l’air son brushing. Coquette devant l’éternel.
De mon côté, j’enchaîne les poiriers dans la piscine. Je plonge. Hop. Pieds en l’air. Je remonte. Je replonge. Si bien que je me coltine une otite presque chaque été. J’ai le goût du risque.
— Mané, tu viens pas te baigner avec moi ?
— Certainement pas. Et toi, tu as assez barboté. Tu vas finir par te dissoudre. Viens plutôt m’aider avec les mots fléchés.
Je me hisse hors de l’eau et m’assieds près d’elle, dégoulinante.
Elle me tend la grille.
— Désert. En trois lettres.
— Erg.
— Ou reg.
On ne sait jamais lequel c’est.
Le soleil a gagné toute la piscine. Les dalles brûlent sous nos pas. L’air est immobile. Tout le monde fait la sieste. Mon frère, mon grand-père, même les cigales. Nous, jamais. Désert. Trois lettres. Je regarde le bleu de la piscine. Notre oasis est juste là, à deux pas.
Je replonge.
Je nage. Je sors. Je sèche au soleil. Je lis Picsou Magazine. J’ai chaud. Je retourne dans l’eau. Parfois, j’attrape une feuille de lantana et la froisse entre mes doigts. J’aime cette odeur de cassis qu’elle laisse au creux de ma main.
Le soleil décline. La piscine retrouve l’ombre. Mané quitte enfin sa chaise longue. L’heure du dîner approche.
La salade, c’est notre affaire : tomates en cercle, thon au milieu, quelques olives. Les œufs durs coupés en deux, un peu de mayonnaise, et, au sommet, le petit brin de persil.
— Il faut que ce soit joli, affirme Mané.
Coquette jusqu’au brin de persil.
Puis les autres nous rejoignent : mon frère, mon grand-père, parfois mes parents. On rit comme des baleines, on se dispute beaucoup aussi. Les parties de Scrabble s’éternisent. À l’heure tant redoutée du coucher, j’embrasse Mané et lui souhaite bonne nuit.
J’apprendrai bien plus tard que Mané n’avait jamais appris à nager.
Il y a longtemps que cette maison a quitté ma vie. Mon grand-père est parti le premier. Mané l’a suivi il y a peu.
Quand j’aperçois un lantana, je ne réfléchis pas. Instinctivement, ma main se tend. Je froisse une feuille entre mes doigts. Tout revient. Trois lettres. Le désert. L’huile solaire. Alors, c’est bon. Oui, je suis de retour à Cavalaire. Avec ma grand-mère. Forever.